Et si l'Esprit y soufflait aussi…

Écrit en août 2024

Écrit vers août 2024 comme texte personnel, puis publié comme contenu dans une revue protestante, pour le dernier numéro de l'année. Version revue.

La cérémonie d'ouverture des JO de Paris 2024 a marqué les esprits, voire l'histoire. Thomas Jolly et ses équipes ont orchestré un spectacle magistral où expertise technique et vision artistique se sont conjuguées avec audace, donnant un résultat flamboyant, suivi en direct par plus de deux milliards de personnes.

Si la majorité a apprécié les différents tableaux, certains ont suscité des réactions plus réservées, voire choquées. Parmi ces réactions, de nombreux chrétiens se sont montrés troublés par des scènes comme celle du Festin des Dieux, perçue par certains comme une parodie de la Cène, ou encore la performance de Gojira à la Conciergerie, reprenant l'air révolutionnaire « Ah ! Ça ira ! ».

Je ne blâme pas ceux qui ont été choqués ou offensés par ces tableaux. Notre sensibilité varie en fonction de notre environnement et de nos parcours de vie. Même si je ne partage pas ces ressentis, il est important de les écouter et d'engager un dialogue, afin de lever les malentendus et de favoriser une meilleure compréhension mutuelle. La seule condition pour un tel échange est que les personnes outrées ne sombrent pas dans le rejet de l'autre ou dans des appels à la violence. Il est également essentiel d'apporter ses propres lectures et interprétations dans ce type de discussions, afin de proposer d'autres perspectives.

Je ne vais pas parler du tableau du Festin des Dieux ; d'autres que moi, plus compétent·e·s sur les questions LGBT et/ou la mythologie gréco-romaine, l'ont déjà fait. Je me concentrerai sur la performance de Gojira, en avançant cette thèse : leur représentation, ancrée dans l'imaginaire révolutionnaire de 1789, peut avoir un sens bien plus évangélique qu'on ne le pense, et pousse également à un examen critique de nos représentations mentales des textes bibliques.

Ce tableau s'ouvre sur une figure fantomatique et inquiétante : celle d'une aristocrate décapitée, visible à une des fenêtres de la Conciergerie. Beaucoup y ont spontanément reconnu Marie-Antoinette, chantant « Ah ! Ça ira ! » comme l'entonnaient les révolutionnaires. La scène s'élargit ensuite à l'ensemble du bâtiment, révélant les quatre membres de Gojira perchés à différents endroits, entamant leur performance par un roulement de batterie comparable au tonnerre, suivi de riffs de guitare, avant qu'une voix gutturale n'apparaisse, alternant entre « Ah ! Ça ira ! » et « Mea Culpa », le tout accompagné de jets de flammes.

La performance entre dans un second temps lorsque la voix se tait, et que la batterie cesse ses roulements, laissant place à un riff de guitare plus mélodique. La batterie reprend ensuite, sur un tempo plus lent, pour accompagner l'entrée en scène d'une nef factice. Cette dernière, rappelant l'emblème de Paris, est dirigée par Marina Viotti, cantatrice franco-suisse reconnue, habillée comme une sans-culotte, qui chante alors : « Ah ! Ça ira ! Réjouis-toi ! / Ah ! Ça ira ! Le beau temps viendra ! », poing levé.

Un troisième temps voit Gojira reprendre le thème musical central de la performance, et les voix de Marina Viotti et Joe Duplantier, chanteur de Gojira, se mêler. Duplantier clame en anglais : « Let’s rejoice, good times will come / Without fear for fire or flame! / No ! » avant que le morceau ne s'achève.

Si certains chrétiens y ont vu une glorification de la violence, de la mort, voire du satanisme, je pense au contraire qu'on y retrouve des thèmes porteurs d'espoirs évangéliques.

Abordons d'abord le seul point problématique que je reconnais volontiers : la présence de l'aristocrate décapitée, bien éloignée de l'amour du prochain et de la réconciliation prônés par le Christ.

Cependant, se limiter à cette interprétation revient à négliger un aspect fondamental : la Bible est un recueil choral, écrit par des hommes, qui reflète tous les aspects de l'humanité, des plus beaux aux plus sombres, incluant l'esclavage, le meurtre, et les violences sexuelles. De même, l'histoire humaine est remplie de cette gamme complète d'actions, et il n'est pas surprenant que Thomas Jolly ait choisi de représenter l'aspect négatif de la violence révolutionnaire, contraire à ce qui était initialement voulu.

Et pourtant, je pense que ce point négatif peut être sublimé, comme je vais le développer plus loin.

Examinons maintenant les paroles de la performance et relevons quelques points saillants, tant sur le fond que sur la forme.

Tout d'abord, l'usage exclusif du futur : le propos est tourné vers l'avenir. Je propose un parallèle qui tient plus de la conjecture que de l'analyse rigoureuse, mais en hébreu, le futur appartient au domaine du « yiqtol », le paradigme de l'inaccompli, également utilisé dans les textes juridiques, et très proche de l'impératif, lui aussi utilisé dans la performance. Dans les textes juridiques et prophétiques de l'Ancien Testament, le yiqtol et l'impératif sont utilisés pour porter l'espoir. Les massacres de la Révolution, bien que des faits accomplis, n'en sont ni la finalité, ni l'intention initiale.

Ensuite, le distique « Ah ! Ça ira ! / Mea Culpa ! » qui revient tout au long de la performance. Cette idée de confiance en l'avenir, comparable aux Béatitudes, s'accompagne de la contrition du « Mea Culpa », un thème central dans la foi chrétienne, cher aux protestants des courants dits historiques, en particulier aux luthériens. Le croyant sait qu'il est sauvé en tant que pécheur. C'est en contemplant le Christ en croix que l'on comprend qu'Il a pris nos péchés pour nous offrir la grâce dans un « joyeux échange ». Et en prenant conscience de cela, on se confesse spontanément pécheur et, en même temps, on est sauvé ! Confesser sa culpabilité est donc la manière la plus authentique de se déclarer chrétien.

Troisièmement, les vers chantés par Marina Viotti et Joe Duplantier, qui annoncent l'arrivée de beaux et bons temps, tutoient selon moi les perspectives eschatologiques judéo-chrétiennes, que ce soit par un retour à l'Éden, qui répond au thème de l'écologie omniprésent dans l'œuvre de Gojira, ou du Paradis à la Jérusalem céleste conçue par Dieu, telle qu'annoncée à la fin du Nouveau Testament, dans l'Apocalypse. Le volet des bons temps à venir rappelle également le Sermon sur la Montagne.

Enfin, le vers "without fear for fire or flame!" est, pour moi, le plus évocateur. Si le feu est synonyme de danger dans la vie quotidienne, il a des sens plus positifs dans les Écritures : que ce soit le buisson ardent ou la colonne de feu qui guide le peuple hébreu dans la nuit lors de l'Exode, ou lors de la Pentecôte, où l'Esprit de Dieu touche sous la forme de langues de feu les apôtres, leur conférant de nombreux charismes. Le feu peut aussi avoir chez Karl Barth un sens plus ambivalent, représentant lors du Jugement un passage douloureux, mais purificateur, qui nous lave de nos fautes pour ensuite nous faire vivre dans la joie.

Ce point ouvre pour moi une dernière piste de réflexion, en lien avec la thématique de l'aristocrate décapitée. J'ai mentionné l'Esprit de Dieu dans le paragraphe précédent. Dans les Écritures, il est souvent comparé à un souffle, qui donne la vie dans la Genèse, et peut ressusciter, comme dans Ézéchiel, où les ossements, par le souffle de Dieu, se réassemblent et reprennent chair.

Il est aussi dit dans le Symbole de Nicée-Constantinople, dans sa christologie, que le Christ reviendra juger les vivants et les morts. Et si nous voyons ce jugement dans une perspective luthéro-réformée, quoi de plus logique que de voir les trépassés, même morts de manière violente, réunis avec les vivants, tous jugés au bénéfice de la grâce, rappelant les paroles de réconciliation d'Ésaïe, où le loup habitera avec l'agneau ; et plus encore l'épître de Paul aux Galates, où il déclare qu'en Christ, il n'y a plus ni homme libre ni esclave, ni femme ni homme, ni Juif ni Grec… et ni révolutionnaire, ni aristocrate, ni victime, ni bourreau, ai-je envie d'ajouter. Sur le plan théologique, nous sommes à la fois pécheurs et justifiés, et sur le plan historique, persécuteurs et persécutés. L'horizon de la grâce ne se vit pleinement que dans le pardon des fautes, semées comme une mauvaise herbe tout au long de l'histoire humaine.

Je suis conscient que cette interprétation est très personnelle, mais elle est faite avec sincérité et veut montrer qu'une lecture apaisée fait ressortir d'autres significations. À ma connaissance, ni Thomas Jolly ni Gojira ne croient en Dieu, et leur prestation vise à donner une légitimité au métal, prouvant qu'il est un genre musical riche et varié, digne d'apparaître dans les JO. Mais tout comme les auteurs des textes bibliques se sont inspirés de leur quotidien pour penser leur rapport à Dieu, j'ai médité sur cette performance pour voir ce qu'elle pouvait nous rappeler de notre foi. Je crois que mon interprétation est plus féconde que celles, pessimistes, qui y voient du satanisme.

Enfin, même si cette chanson n'a aucune prétention théologique, j'aime à penser que si j'ai pu lui trouver une telle lecture, c'est que l'Esprit de Dieu souffle… surtout là où on l'attendrait le moins !

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